DeLIGNE
January 25, 2012
C’est ainsi qu’il faut que cela soit

Écrire est la plus solitaire de toutes les activités humaines, et pourtant chaque fois que je rencontre un jeune écrivain, un de ceux dont le premier livre a été un formidable best-seller, ou dont la première pièce a été accueillie avec enthousiasme et a «fait un malheur» à Broadway, il me semble déjà apercevoir derrière lui la foule de ses courtisans, de ses adeptes et de ses compagnons futurs; et j’ai encore en moi assez d’humanité pour avoir presque envie de me mettre à pleurer en pensant à ce qui l’attend. Car écrire est effectivement le plus solitaire de tous les métiers, parce que c’est ainsi qu’il faut que cela soit, et quand il devient attraction publique, le jeune auteur, ce talent tout neuf, fait l’objet d’une destruction obstinée, dès le moment de sa naissance en tant qu’artiste. Je vois l’ombre de cette foule par-dessus son épaule. Je vois l’expression rayonnante de l’éditeur et de tous ses collaborateurs, êtres sans visage, mais bien présents; ou bien je vois le producteur et tous ses assistants, en particulier ceux qui s’occupent de la promotion. Je vois les visages de ceux qui l’intervieweront pour la presse et la télévision, je vois les commandants de navire qui l’inviteront à leur table. Je vois ces sycophantes entassés dans la pénombre douillette de la bibliothèque du St. Regis ou au bar du Plaza. J’ai alors l’impression que je vais déposer incessamment sur sa tombe une couronne de feuilles pérennes et que tout autour de moi les autres sont en train d’en faire autant.

Tennessee Williams, De vous à moi