Les ouvrages de la plupart des écrivains d’aujourd’hui sont presque toujours expédiés et jetés sur le marché trop rapidement. En règle générale, cela se voit, et ils ne peuvent avoir qu’un effet minime. La plupart des livres sont lus et oubliés avant même d’avoir été lus jusqu’au bout, ou bien on ne les lit pas du tout, parce que dès les premières pages, ils donnent une détestable impression de superficialité.
Robert Walser, lettre à Frieda Mermet, le 30 juin 1918
L’esprit reçoit des myriades d’impressions, banales, fantastiques, évanescentes ou gravées avec acuité de l’acier. De toutes parts elles arrivent – une pluie sans fin d’innombrables atomes ; et tandis qu’ils tombent, qu’ils s’incarnent dans la vie de lundi ou de mardi, l’accent ne se marque plus au même endroit ; hier l’instant important se situait là, pas ici ; de sorte que si l’écrivain était un homme libre et pas un esclave, s’il pouvait écrire ce qu’il veut écrire et non pas ce qu’il doit écrire, s’il pouvait fonder son ouvrage sur son propre sentiment et non pas sur la convention, il n’y aurait ni intrigue ni comédie ni tragédie ni histoire d’amour ni catastrophe au sens convenu de ces mots. […]
La vie n’est pas une série de lanternes de voitures disposées symétriquement ; la vie est un halo lumineux, une enveloppe semi-transparente qui nous entoure du commencement à la fin de notre état d’être conscient. N’est-ce pas la tâche du romancier de nous rendre sensible ce fluide élément changeant, inconnu et sans limites précises, si aberrant et complexe qu’il se puisse montrer, en y mêlant aussi peu que possible l’étranger et l’extérieur ?
Virginia Woolf, L’Art du Roman
L’imaginaire se loge entre les livres et la lampe… On le puise à l’exactitude du savoir ; sa richesse est en attente dans le document. Pour rêver, il ne faut pas fermer les yeux, il faut lire. La vraie image est connaissance. Ce sont des mots déjà dits, des recensions exactes, des masses d’informations minuscules, d’infimes parcelles de monuments et des reproductions de reproductions qui portent dans l’expérience moderne les pouvoirs de l’impossible. Il n’y a plus que la rumeur assidue de la répétition qui puisse nous transmettre ce qui n’a lieu qu’une fois. L’imaginaire ne se constitue pas contre le réel pour le nier ou le compenser ; il s’étend entre les signes, de livre à livre, dans l’interstice des redites et des commentaires ; il nait et se forme dans l’entre-deux des textes. C’est un phénomène de bibliothèque.
Michel Foucault, La bibliothèque fantastique
Juste au moment où je projette ma réapparition, consistant à renouer timidement des liens avec la vie extérieure, juste au moment où je projette tout cela, je m’aperçois, une fois de plus, qu’écrire, c’est traverser l’expérience toujours paradoxale de l’écriture, il suffit en effet de voir l’énorme contradiction qu’il y a dans le fait même d’être maintenant en train de disserter sur ma réapparition alors qu’en réalité, je suis ou je devrais être plus engagé, plus avancé que jamais dans la fin de l’histoire de ma disparition.
Enrique Vila-Matas, Docteur Pasavento



