DeLiGNe
March 11, 2014
Si on savait quelque chose de ce qu’on va écrire, avant de le faire, avant d’écrire, on n’écrirait jamais. Ce ne serait pas la peine.
March 9, 2014
Un écrivain écrit en grande partie pour être lu

Un écrivain écrit en grande partie pour être lu (ceux qui disent le contraire, admirons-les, mais ne les croyons pas). De plus en plus cependant, il écrit chez nous pour obtenir cette consécration dernière qui consiste à ne pas être lu. À partir du moment, en effet, où il peut fournir la matière d’un article pittoresque dans notre presse à grand tirage, il a toutes les chances d’être connu par un assez grand nombre de personnes qui ne le liront jamais parce qu’elles se suffiront de connaître son nom et de lire ce qu’on écrira sur lui. Il sera désormais connu (et oublié) non pour ce qu’il est, mais selon l’image qu’un journaliste pressé aura donnée de lui. Pour se faire un nom dans les lettres, il n’est donc plus indispensable d’écrire des livres. Il suffit de passer pour en avoir fait un dont la presse du soir aura parlé et sur lequel on dormira désormais.

Albert Camus, L’Énigme, 1950

March 7, 2014
David Ireland - Figure With Harmless Torpedo - 1973

David Ireland - Figure With Harmless Torpedo - 1973

March 3, 2014
Il allait seul son chemin, effrayé par le monde

Il allait seul son chemin, effrayé par le monde. Sa maladie lui conférait une sensibilité confinant au miraculeux et un raffinement intellectuel sans compromis, jusqu’aux conséquences les plus terrifiantes. Il était timide, inquiet, doux et bon, mais les livres qu’il écrivait, les plus importants de toute la jeune littérature allemande, sont cruels et douloureux. Il voyait le monde rempli de démons invisibles qui anéantissent l’homme sans défense. Il était trop lucide, trop sage pour pouvoir vivre, trop faible pour combattre, il était de ceux qui depuis toujours se savent impuissants, se soumettent et, ce faisant, couvrent de honte le vainqueur. Ses livres, pleins d’une ironie sèche, décrivent l’horreur de l’incompréhension, de la faute innocente. C’était un artiste qui entendait encore là où les sourds se croyaient en sécurité.

Milena Jelenska après la mort de Franz Kafka

Quand je commence un livre, je suis toujours un débutant.
March 2, 2014
Pour savoir écrire, il faut avoir lu, et pour savoir lire, il faut savoir vivre.
February 18, 2014
Une œuvre est complète quand elle est partout parfaitement délimitée, mais en même temps illimitée et inépuisable. Il faut qu’elle ait voyagé à travers les trois ou quatre continents de l’humanité, non pour limer les angles de l’individualité de l’auteur, mais pour élargir sa vision, donner à son esprit plus de liberté et de pluralité internes, et par là même plus d’autonomie.
Carol Shapiro - Encres fenêtres et lune - 13 juillet soir

Carol Shapiro - Encres fenêtres et lune - 13 juillet soir

Entre la passion et la haine

Pour chacun de mes livres, je suis partagé entre la passion et la haine pour le sujet que j’ai choisi. Lorsque le deuxième sentiment l’a finalement emporté, je prends chaque fois la résolution de ne plus jamais me mêler des choses de l’esprit et de m’adonner, au contraire, à des tâches purement matérielles, d’essayer de retrouver la sérénité, par exemple, en fendant du bois ou en badigeonnant un mur. Mon rêve serait que le mur ne s’arrête jamais afin que ma sérénité soit, elle aussi, éternelle. Mais au bout d’un laps de temps plus ou moins long, je me remets à me haïr pour mon improductivité et, en désespoir de cause, je me réfugie une fois de plus dans le cerveau.

Thomas Bernhard, Sur les traces de la vérité

February 9, 2014
Les gens sont bêtes

Les gens sont bêtes. La littérature vidée. Il n’y a plus rien ni personne, l’âme est insane, il n’y a plus d’amour, plus même de haine, tous les corps sont repus, les consciences résignées. Il n’y a même plus l’inquiétude qui a passé dans le vide des os, il n’y a plus qu’une immense satisfaction d’inertes, de bœufs d’âme, de serfs de l’imbécillité qui les opprime et avec laquelle ils ne cessent nuit et jour de copuler, de serfs aussi plats que cette lettre où j’essaie de manifester mon exaspération contre une vie menée par une bande d’insipides qui ont voulu à tous imposer leur haine de la poésie.

Antonin Artaud, 1945

Yves Deligne - Eden Perdu

Yves Deligne - Eden Perdu

January 28, 2014
De drôles de machins visqueux

On publie de plus en plus, ou plutôt on poublie. Aussitot imprimé, aussitôt oublié. Les tweets, les blogs donnent à chacun et à chacune la possibilité d’exhiber, en quelques mots, la folie normalisée. Les livres sont devenus de drôles de machins visqueux, enfances malheureuses, enfers familiaux, délires sentimentaux, demandes essoufflées d’amour. Ça ne se vend pas, mais peu importe. Une telle surproduction prouve la bonne volonté démocratique générale.

Philippe Sollers

January 22, 2014
Pourquoi achète-t-on un livre ? Sinon pour procurer à son âme un moyen de transport.
Il faut à chaque instant se secouer de la suie des paroles… Une seule issue : parler contre les paroles… Il n’y a point d’autre raison d’écrire.
Ne jamais essayer d’arranger les choses

Que rien désormais ne me fasse revenir de ma détermination : ne sacrifier jamais l’objet de mon étude à la mise en valeur de quelque trouvaille verbale que j’aurai faite à son propos, ni à l’arrangement en poèmes de plusieurs de ces trouvailles. En revenir toujours à l’objet lui-même, à ce qu’il a de brut, de différent… Que mon travail soit celui d’une rectification continuelle de mon expression (sans souci a priori de la forme de cette expression) en faveur de l’objet brut… Reconnaître le plus grand droit de l’objet, son droit imprescriptible, opposable à tout poème… L’objet est toujours plus important, plus intéressant, plus capable : il n’a aucun devoir vis-à-vis de moi, c’est moi qui ai tous les devoirs à son égard… En conséquence, ne jamais m’arrêter à la forme poétique… Ne jamais essayer d’arranger les choses. Les choses et les poèmes sont inconciliables. Il s’agit de savoir si l’on veut faire un poème ou rendre compte d’une chose… C’est le second terme de l’alternative que mon goût sans hésitation me fait choisir.

Francis Ponge, La rage de l’expression in Poésie, 24 mai 1941